lundi, 15 juin 2009

Révision des lois bioéthiques : à propos du combat de Sylviane Agacinski

 

sylviane3.jpgSylviane Agacinski est professeure agrégée à l’école des hautes études en sciences sociales. Elle vient d’écrire un livre simple et clair corps en miettes, paru chez Flammarion, dans lequel elle s’oppose aux mères porteuses, au nom de l’intégrité du corps des femmes. J’ai pu aller l’entendre, avec Elisabeth Guigou et Yannick Saint-Aubert, lors des entretiens de Solférino, au siège de mon Parti, mercredi soir dernier. Nous sommes revenus convaincus de la justesse de ce combat émancipateur. Et je tiens à le faire partager à mes lecteurs.

Sylviane Agacinski nous affirme d’emblée que ces questions, qui touchent à l’essentiel, doivent nous mobiliser car le socialisme est avant tout un humanisme. La philosophe a choisi ce titre de corps en miettes, pour son livre, en référence à la théorie du travail en miettes de Fridman qui a le premier pensé que l’organisation scientifique du travail n’était pas forcément favorable au progrès social mais pouvait constituer une forme d’aliénation des travailleurs, aliénation traitée par l’absurde par Charlie Chaplin dans les temps modernes. En partant de ce constat, Sylviane Agacinski avance que le progrès des biotechnologies pouvait représenter un danger inédit, la mise en miettes du corps dans un marché biologique international, délocalisant le ventre des femmes.

Sylviane Agacinski présente les argumentations favorables aux mères porteuses en les classant sous deux tendances opposées :

  • un certain idéalisme sentimental, à la fois naïf et candide mais pas pour autant moins dangereux. Les tenants de cette théorie prônent la gratuité du don, la générosité et s’opposent à la marchandisation de la personne. Ils témoignent d’une ignorance totale des lois du marché internationale, de celles de la finance …
  • un discours cynique assumé, complètement libéral. La marchandisation du corps existe dans un monde où tout s’achète et tout se vend. Le principal est d’avoir l’accord des personnes pour ce faire. Laissons-donc le marché procréatif tranquille.

Sylviane Agacinski pose, pierre après pierre, sa contre-offensive :corps en miette.jpg

  • La question de la médecine et de son rôle : la médecine a un but thérapeutique, but qu’elle remplit dans le cadre de la médecine procréative (FIV, ICSI …). Dans de nombreux pays qui peuvent se payer ces avancées de la science, le but est, comme en France, d’aider les gamètes du couple à se rencontrer. Mais aux Etats-Unis, a débuté il y a quelques années une technologie de fabrication d’enfants sur commande en réquisitionnant le corps d’autrui, contre rémunération. La philosophe pose une limite indépassable : la médecine doit rester thérapeutique et les médecins ne peuvent se mettre au service d’une industrie. Tout ce qui sort du cadre de la thérapie ne peut être admis.
  • La question de la procréation, liberté ou dû ? Y a t-il un droit à l’enfant ? Pour Sylviane Agacinski, il nous faut faire une distinction entre droit de et droit à. Le droit d’avoir des enfants n’entraîne pas le droit à en avoir. Le fait d’utiliser les organes, le corps d’une femme pour fabriquer un enfant n’est pas un traitement de la stérilité. C’est la substitution d’une femme à une autre. Si cette pratique était reconnue comme une technique de procréation, alors les femmes seraient elles-mêmes devenues des techniques. " Une grossesse représente une telle intimité organique que si l’on autorisait les mères porteuses, cela reviendrait à faire des organes d’une femme un four à pain. Ou d’une femme un animal destiné à la reproduction, comme dans un élevage " a t’elle pu témoigner dans Libération du 11 juin. La philosophe ne renie pas les nécessités du progrès pour autant, il faut stimuler la recherche, la doter convenablement, peut-être un jour pourra t-on greffer des utérus, mais dans cette attente, les femmes stériles ne doivent pas vivre l’incapacité de leur utérus comme une injustice à laquelle la société doit leur faire droit.
  • Sylviane Agacinski nous met en garde contre l’utilisation d’un langage technique qui polit tout. Le terme de mères porteuses passant mal, on parle de plus en plus souvent de gestatrices ou de maternité de substitution. Il faut dire les choses simplement et directement, il s’agit de la réquisition organique d’une personne, pas seulement de son utérus mais bien de toute sa vie biologique, émotionnelle, imaginaire, et ce, 24 heures sur 24 pendant 9 mois.
  • La question du coût de cette maternité est aussi abordée. La plupart des tenants de ces maternités parlent de dédommagement raisonnable, d’indemnités, variables d’ailleurs suivant le niveau socio-économique des mères porteuses. Il s’agit bien d’un commerce rémunéré qui a démarré dès que l’on est sorti du don. En France, une femme peut donner ses ovocytes, de façon gratuite et généreuse. En Géorgie, en Ukraine, en Russie, des instituts technologiques tirent de très gros bénéfices du marché des ovocytes. Les femmes de ces pays reçoivent 300 euros par don et 200 euros de complément si elles ont accepté la stimulation ovarienne. Ces ovocytes de femmes " caucasiennes " sont très prisés sur le marché étasunien. Mais partout on parle d’indemnité pour le temps perdu par les femmes pauvres de ces pays d’Europe de l’Est…
  • On ne peut comparer la pratique des mères porteuses à la générosité du don d’organes. En France, ces dons gratuits et anonymes, sont toujours prévus dans le cadre d’un décès. Les seuls cas de dons non anonymes et acceptés entre vivants sont strictement réservés aux membres d’une même famille dans le souci d’une non marchandisation. Mais cette exception s’arrête aux portes de la maternité pour ne pas brouiller les générations et entrer dans l’imaginaire incestueux, imaginaire qui touche au socle de notre humanité. Il est troublant, pour Sylviane Agacinski, de constater que cette frontière puisse être en danger de franchissement sans que cela n’ébranle plus que cela nos sociétés.
  • mere-porteuse-inde.jpgCe marché des mères porteuses fonctionne entre " fournisseurs " et " receveurs " inégaux socialement. Nul ne connaît un seul cas de femme riche ayant accepté de porter un enfant pour une chômeuse … Lire à ce sujet the baby business de Deborah Spar. Ce sous-prolétariat féminin aux Etats-Unis est largement noir, différence de couleur d’autant plus appréciée des futurs parents que le patrimoine génétique est le leur, que l’enfant blanc qui naîtra risque moins d’être investi par la mère porteuse et que, d’une certaine façon, les américains renouent avec leur passé de " nounou noire ". Sylviane Agacinski précise que les progrès humains et les progrès sociaux se sont faits dans un sens précis. Le servage, l’esclavage, la domesticité ont disparu, toutes situations où les personnes étaient à disposition d’un maître. Les Hommes libres vivaient pour eux-mêmes alors que les Hommes asservis vivaient pour autrui. Si on accepte le marché des mères porteuses, on revient en arrière sur ces acquis de dignité de l’Humanité.
  • La philosophe cite les Manuscrits 44 du capital où Marx dénonce l’exploitation des travailleurs, dessaisis de leur force de travail, mais à qui il reste néanmoins leur vie biologique, auprès d’eux-mêmes, auprès des leurs. Il leur reste une part infime de liberté. C’est justement cette part infime de liberté qui peut être retirée et entrer sur le marché. Or, tous les progrès humains et sociaux sont allés dans le sens d’une distinction plus nette entre temps de travail et temps de vivre sa propre vie. La pratique de la gestation pour autrui, qui entrerait dans la catégorie des services, brouillerait la frontière entre vie de travail et vie privée. Il est édifiant de constater, pour Sylviane Agacinski, que ce sont les mêmes mersonnes qui légitiment à la fois cette pratique et la prostitution.
  • S’agit-il d’éthique ou de psychologie ? Cette pratique concerne le statut de la personne : on vend son temps de travail, intellectuel, manuel, pas ses organes. Une mère porteuse ne peut qu’instaurer une coupure entre sa biographie et sa biologie. Sylviane Agacinski ne trouve pas plus de réponses dans la théologie que dans la nature (pas d’ordre naturel qui s’impose) le seul recours reste donc, pour elle, celui de la responsabilité humaine et donc de la Loi. La frontière entre l’humain et l’inhumain ne nous tombe pas du ciel et le 20ème siècle a été là pour nous le rappeler. Cette responsabilité devant notre dignité doit-elle rester à notre libre appréciation ? Dans la mesure où la demande de corps est faite aux femmes du monde entier, la responsabilité doit revenir à la Loi car la liberté est forcément en risque d’être corrompue par le besoin. On ne peut donc accepter que la frontière entre l’humain et l’inhumain soit levée par les individus eux-mêmes en occultant leur situation sociale, leur pauvreté car ceux –et notamment celles- qui sont dans le besoin vont accepter ce marché de survie, or accepter ce n’est pas consentir librement. Sylviane Agacinsski incite à ne pas faire comme si les puissances financières n’existaient pas. La Loi n’est pas faite pour opprimer mais pour protéger les plus faibles. Elle nous enjoint à ne pas baisser les bras devant ce combat, porteur d’émancipation.

Jsylviane1.jpge ne peux, en tant que socialiste, demeurer indifférente à la nature même de ce marché de la procréation. La chair, le corps biologique, les organes d’une personne ne sont pas des biens vendables. Nous cesserons d’être des progressistes si nous ne défendons pas la liberté, la dignité des êtres humains et leur droit à vivre pour eux-mêmes.

Je ne peux, en tant que sage-femme, oublier qu’une grossesse ne se vit pas seulement dans l’utérus mais bien dans l’entièreté physique, biologique, psychologique et biographique d’une femme. Une grossesse remobilise toute l’histoire de la mère, la replace dans le sens de celle-ci, par rapport à sa propre mère, à sa généalogie. Elle est passage, initiation, puissamment vécue dans toutes les fibres de son être.

Je ne peux, en tant que militante féministe acquise au socialisme par cette conscience-là, faire fi du fait que les femmes ont acquis leur pleine liberté en France à partir du moment où elles ont pu maîtriser leur fécondité. " un enfant si je veux quand je veux " scandaient nos aînées dans les manifestations des années 70. Cela ne peut se traduire par un droit à l’enfant à tout prix, c’est à dire au prix de l’annexion d’un autre corps de femme.

Je ne peux pas ne pas me rappeler que " Entre le fort et le faible c’est la liberté qui opprime et le droit qui affranchit " selon la belle formule de Lacordaire.

 

 

 

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