dimanche, 12 février 2012
Week-end musical, militant et studieux
Musical : Vendredi soir, concert « correspondances musicales » organisé par le conservatoire de Bondy à la salle Malraux. Les élèves des classes musicales du collège Jean Renoir étaient particulièrement attentifs aux morceaux de Gabriel Faure, Maurice Ravel ou Jean-Philippe Rameau. Ces concerts font partie intégrante de leur cursus musical au collège. Les différentes pièces étaient jouées ou chantées par les professeurs (es) de notre conservatoire.
Samedi soir au Palais des fêtes de Romainville et dimanche après-midi au conservatoire de Montreuil, le même concert « hautboiseries et bassonnades ».
C’était une première pour trois villes de notre agglomération Est Ensemble que de faire jouer ensemble leurs élèves de hautbois et de basson. Une première réussie à voir le réel plaisir que prenaient les enfants et les adolescents de Bondy, Montreuil et Romainville à jouer, se répondre, sur des rythmes très différents. A poursuivre dans les années qui viennent. Et bravo aux directions de nos conservatoires de faire vivre … en musique notre communauté d’agglomération.
Militant : Car la campagne électorale démarre et les militants socialistes de Bondy n’ont pas craint d’affronter les –7°C en ce samedi matin pour aller à la rencontre des bondynoises et bondynois sur le marché Suzanne Buisson et sur le marché de la gare.
Studieux : car samedi matin, c’était aussi l’intervention de Dominique Borne, Président de l’Institut européen en sciences des religions, est intervenu pour la deuxième fois de ce cursus 2011-2012 dans le cadre de l’université populaire de Bondy, au cinéma Malraux. Je tente de proposer à mes lecteurs une synthèse de son propos fort riche, illustré et argumenté, lui qui professe que lire une œuvre, c’est décrypter le langage symbolique et tous ses codes. La prochaine rencontre aura lieu le 12 mai, toujours de 9 h 30 à 11 h 30 au cinéma Malraux, avec comme thématique : Religions et laïcité aujourd’hui.
Les grandes religions monothéistes ont toujours eu un rapport méfiant à la représentation divine, méfiance qui trouve son origine dans l’interdiction prescrite par Dieu à Moïse dans les tables de la Loi (Exode chapitre 20). C’était une interdiction préventive contre les idoles, statues de pierre taillée, et le veau d’or que Moïse retrouvera dès sa descente du Mont Sinaï. Deux interprétations en seront faites dans le temps, une très rigoureuse, interdisant toute image, une autre plus souple autorisant les images mais prohibant le fait de les adorer.
On retrouve cette interdiction dans les trois monothéismes :
- Judaïsme : aucune image de Dieu. Quelques illustrations d’épisodes bibliques mais sans représentation du divin. Dans les synagogues, il peut y avoir des objets, des symboles mais la Torah est au centre, dans l’espace sacré. Seul le texte compte. Chagall, grand peintre de la tradition juive et assumant celle-ci, a pu peindre la crucifixion, ce qui surprenait les juifs, mais n’était pas interdit puisque Jésus n’est pas Dieu dans cette religion.

- Dans l’Islam, Dieu n’est pas un principe qu’on représente. Dieu est Un ou Dieu l’impénétrable . Il n’engendre pas, n’est pas engendré et rien n’a sa ressemblance. Cela contextualise les nombreux débats jusqu’à la période actuelle du fait des caricatures de Mahomet. En réalité, la pratique a un peu varié dans le temps et dans l’espace. On peut toujours écrire le nom de Dieu mais en d’autres époques, en Perse, en Iran, sous l’empire Ottoman, il y a eu des miniatures représentant la vie du Prophète, le visage voilé, comme nimbé. Pas d’interdiction tout à fait absolue.
- Le christianisme est plus complexe quant à l’interprétation de cette interdiction. Jusqu’aux 4ème et 5ème siècles, l’interdiction était respectée. Pas d’images de Jésus, représenté sous forme d’un poisson (Icthus, initiales en grec de Jésus Fils de Dieu Sauveur). Jésus est aussi représenté sous la forme symbolique du bon Pasteur, image empruntée à Rome, symbole donc ne renvoyant pas directement à sa personne. C’est progressivement qu’on a commencé à montrer la croix sans crucifié puis un personnage sur la croix. Enfin, encore plus tardivement, vers les 11ème et 12ème siècles, Dieu le Père est représenté en vieillard barbu sur un nuage. L’image sur les fresques est plus admise que les statues qui continuent à représenter un danger d’idolâtrie, même si la méfiance n’a jamais complètement cessé et que la chrétienté a connu des périodes iconoclastes au sens littéral c’est-à-dire briseur de statues, notamment sous la Réforme. Le Concile de Trente, après la Réforme, au milieu du 16ème siècle, affirme une doctrine sur les images : On doit avoir et garder des images du Christ, de la Vierge et des Saints, non qu’on croit qu’il y ait en elles du divin ou quelque vertu qui justifieraient leur culte (guérison …) mais parce que l’honneur qu’on leur rend remonte aux modèles originaux qu’elles représentent. Ce sont donc des intermédiaires, reconnus comme tels. La peur de la superstition et des risques du polythéisme sont très présents. On n’adore que Dieu.
Dans les trois grandes religions, cette interdiction, plus ou moins appliquée, a des répercussions sur les lieux de culte eux-mêmes :
- Dans les synagogues, l’architecture n’est pas spécifique. La fonction essentielle est de regrouper les croyants autour de la lecture de la Torah. « Dieu est partout sauf dans la synagogue » a pu dire un rabbin.
- Dans les mosquées, la seule chose sacrée est a Qibla, c’est-à-dire l’orientation de l’édifice vers La Mecque. Il y a des décors mais pas d’image de Dieu, pas de meubles. C’est le lieu de rassemblement des croyants mais le lieu en lui-même n’a pas de sacralité particulière, ni de forme prédéfinie. Seuls existent des tapis de prière car c’est le lieu des croyants, tournés vers la prière et de l’adoration.
- Pour la chrétienté, les lieux sont différents suivant les cultes. Les catholiques reconnaissent la présence du divin dans les églises, petite lumière rouge toujours allumée. Ce qui est impensable dans les autres religions, prend toute sa plénitude dans l’église, organisée autour du chœur sacré et du retour de Dieu sur terre à chaque eucharistie. La parole de Dieu y a aussi toute sa place comme dans les autres religions. Les protestants, avec des différences suivant que l’on soit évangélique ou luthérien, l’essentiel c’est la prédication et donc la chaire ou est prononcée la parole de Dieu. Mais celui-ci n’est pas dans les temples. C’est la raison pour laquelle ceux-ci sont fermés en dehors des offices alors que les églises restent ouvertes.
La peinture, du Moyen-Age à nos jours, puise ses inspirations dans deux grandes sources :
- Les scènes mythologiques, au travers des métamorphoses d’Ovide, au 1er siècle après JC.

L’image nourrit l’imaginaire comme avec le cheval de Troie, représenté sur un vase dès le 7èmesiècle avant JC. Ou le mythe de Déméter et Perséphone, Déméter, déesse de la fécondité, donnant naissance aux saisons et Perséphone, fille de Déméter, enlevée par Ades dont elle a eu une fille Perséphone, emmenée par Adès aux enfers.

Perséphone pleurait l'absence de sa mère et a ému Zeus qui a décidé que Perséphone retrouverait sa mère 6 mois par an, mois du renouveau de la nature et de la saison chaude.
- L’Ancien et le Nouveau Testament, et notamment la légende dorée, travail d’un dominicain du 13ème siècle, Jacques de Voragine, qui a rassemblé dans une compilation toutes sortes de livres de vies de Saints, récits de martyrs et de fêtes chrétiennes, régulièrement réédité jusqu’à aujourd’hui et source directe pour les peintres.
Plusieurs tableaux sont proposés par Dominique Borne à la réflexion dans ce cadre :
· Annonciation : Marie est la seule femme de la tradition chrétienne présente dans le Ciran.

Dans les représentations où elle lit, il s'agit toujours de la Torah.
· Si l’on regarde le tympan de la cathédrale d’Amiens dont le thème est le jugement dernier, et que l’on sait qu’ il n’y a pas de récit direct de ce jugement dans l’ancien et le nouveau testament, on se rend compte à quel point, dans une construction progressive, les artistes ont imposé cette thématique, riche pour leur Art. On n’est donc plus dans l’illustration. Le jugement dernier est au cœur des croyances chrétiennes. Jésus, pour effacer le péché d’Adam, a accepté de s’incarner dans un corps humain, de souffrir la passion pour ensuite sauver les Hommes qui auront mené une vie sainte, à la fin des temps. L’incarnation permet la d’un rédemption.

Sur le tympan d’Amiens, on voit bien une balance, au centre, qui rappelle aussi la mythologie égyptienne, où elle sert à peser le cœur des défunts. Deux anges autour de la balance, et de chaque côté, des adultes, tous du même âge, sortant de leur tombeau. La suggestion de l’artiste est que, au moment du jugement dernier, on aurait tous l’âge de Jésus au moment de sa mort, 33 ans. Sur un autre plan de ce tympan, Dieu est au centre avec, d’un côté, les élus qui ont gagné le paradis et, de l’autre, les réprouvés poussés vers les portes de l’enfer. François d’Assise est le premier à entre au paradis, preuve que l’artiste évoquait l’actualité concrète dans sa fresque, le Saint venant d’être canonisé. Sur un dernier registre de ce tympan, un personnage au centre est représenté torse nu et mains ouvertes. C’est le Christ qui montre les stigmates de sa passion, marque de la lance qui lui a percé le flanc et des clous qui ont maintenu ses mains sur la croix. L’allégorie est claire, s’il y a des élus pour entrer au paradis, c’est qu’il y a eu la passion du Christ pour leur ouvrir la voie. Entre les deux, les intercesseurs, Marie, les apôtres. Une autre représentation de Dieu avec des épées qui lui sortent de la bouche et des anges portant des disques. Il s’agit d’une figuration de l’apocalypse selon Saint Jean, où les astres sont devenus fous et où Dieu, représenté comme sauveur sur les autres registres, personnifie là le Dieu vengeur.

Enfin, une troisième figure de Dieu est caractéristique du tympan d’Amiens, le bon Dieu d’Amiens, sous le tympan, c’est le Dieu enseignant : il est sur la colonne entre les deux ventaux des portes, semblant dire « entrez », tenant l’évangile de la main gauche et bénissant de la main droite. Evocation de l’entrée dans l’église, chemin pour entrer au paradis. Le discours est bien particulièrement complexe sur ce tympan et on ne croit plus maintenant que les cathédrales étaient de grands livres de pierre pour les ignorants des époques de leur construction. Il fallait bien avoir toutes les clés de leur déchiffrage. Etrangeté qu’il y a d’ailleurs à constater que des détails sont souvent invisibles comme s’ils semblaient dire qu’ils participent d’un projet global à approcher avec des érudits.
· Une sanguine de Rembrandt, les noces de Cana.

On connait l’épisode : Jésus est invité avec sa mère à des noces. C’est le début de sa vie publique et le vin vient à manquer. Marie demande à son fils d’y pourvoir et l’eau est changée en vin au cours du transvasement des jarres. Dans ce tableau, deux étrangetés . D’abord la scène est transposée sur une place de la Renaissance italienne d’une part ; ensuite un personnage vu de dos au premier plan est à moitié nu. On trouve là le goût de la Renaissance pour l’architecture, des bâtiments et des corps. Le religieux n’est qu’un prétexte au tableau qui exalte la beauté de la vie et des corps. Différence complète avec le tympan d’Amiens.
· Le tableau « le repas chez Simon », du Tintoret (Venise 16èmesiècle) montre Marie Madeleine, courtisane repentie, essuyer les pieds de Jésus avec ses cheveux à la fin d’un repas.
Un vase de parfum précieux est visible, annonçant l’onguent qui servira à embaumer Jésus. C’est donc une scène païenne qui annonce la mort de Jésus. Les disciples sont dans une posture de surprise et d’opposition. Mais le tableau est là aussi prétexte à un érotisme très présent.
· Une patène, petit plat rond sur lequel le prêtre pose l’hostie au moment de la messe, créée à l’époque byzantine, montre la cène.
Un poisson, icthus, au centre de la table, Jésus et ses disciples autour, le seul sans auréole, au premier plan, figurant Judas qui semble se désigner lui-même de la main droite.
· Une eau forte de Rembrandt,
Ecce homo, dont une épreuve est visible à la BNF et une autre au Louvre, montre la scène de Jésus présenté au peuple par Pilate. La foule, excitée par les grands prêtres, préfèrera libérer Barrabas. Elle est montrée animée de haines et de passions qui contrastent avec l’impassibilité de Jésus, victime offerte et consentante.
· La crucifixion, de Mantegna, au milieu du 15èmesiècle, peut se lire de plusieurs manières. A gauche, le bon larron, du côté de la lumière, de la nature verdoyante et de Jérusalem, la Jérusalem céleste.

De ce côté-là aussi, Marie et les saintes femmes, l’apôtre Jean. A droite, le mauvais larron, du côté de l’ombre et de la nature morte. Pour un musulman, ce tableau ne choque pas puisque Jésus a été remplacé sur la croix. Le Coran, qui lui fait une grande place, explique en effet que Jésus était accusé et allait être mis à mort mais Allah ne l’a pas voulu et l’a élevé vers Lui, substituant quelqu’un d’autre pour le supplice.
· La pietà d’Enguerrand Quarton, visible à Villeneuve-lès-Avignon, a été peinte au milieu du 15èmesiècle et veut montrer la double personnalité de Jésus, à la fois humain mort dans une certaine rigidité cadavérique, et divin par son visage qui irradie la transcendance.

Jésus est mort mais Dieu ne meurt pas. Jean est là avec son visage très doux et éternellement jeune. Marie est au centre, vivant intérieurement sa douleur de mère, principe même de la pietà. Marie Madeleine exprime quant à elle toute la douleur, mouchoir géant et vase d’onguent qui va embaumer Jésus. Evocation des contraires, ce tableau nous fait réfléchir sur les niveaux de douleur, les formes de leur manifestation. L’image est devenue archétypale sur les monuments aux morts avec la Mère Patrie qui voit mourir ses enfants. Sur la gauche du tableau, Jérusalem encore qui nous dit que Jésus est mort pour donner accès à la Jérusalem céleste. Au premier plan à gauche, un chanoine de la chartreuse de Villeneuve –lès-Avignon, sans doute donateur qui a payé le tableau, regarde avec force quelque chose qui n’est ni la scène ni le spectateur de celle-ci. Il invite en fait à la méditation intérieure. Le tableau est là d’intention pieuse.
· Une image d’Epinal, plus surprenante, production typique de l’art populaire au 19èmesiècle, montre de manière naïve la résurrection de Jésus.

Pas de volonté artistique, juste celle de frapper l’imagination du plus grand nombre, du fait de la multiplication des tirages de ces images, théâtrales et qui veulent inscrire dans les esprits des images simples et fortes.
· La Cène à Emmaüs, du Caravage, date du début du 17èmesiècle. L’artiste montre Jésus après la résurrection.

Sur la route d’Emmaüs, deux pèlerins ne l’ont pas encore reconnu et s’arrêtent dans une auberge avec lui pour souper. Les deux aubergistes, homme et femme, sont tranquilles, ignorants de ce qui se joue devant eux. Jésus prend le pain et ses compagnons le reconnaissent à travers les gestes de la Cène . Le personnage de droite tient la table tellement il n’en croit pas ses yeux. Les visages sont ceux d’hommes et e femme marqués par le travail et la terre, mais qui rencontrent l’invisible et reçoivent sur leur visage une lumière qui vient de Jésus et qui deviendra une lumière intérieure et spirituelle. Jésus disparaitra l’instant d’après, au moment où il sera reconnu. Le personnage de droite tient la table tellement il n’en croit pas ses yeux. Le Caravage a réussi à faire entrapercevoir la transcendance dans ce célèbre tableau.
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