mercredi, 22 juillet 2009
Valls : rébellion, mode d’emploi
Par DANIEL SCHNEIDERMANN
Article paru dans le quotiden Libération du 20/07/09
Manuel Valls défie Martine Aubry : la belle surprise estivale. Et comble de bonheur : Aubry somme Valls de se taire ou de démissionner. La belle affiche en noir et blanc, comme on les aime ! Les éditorialistes de la presse nationale et régionale se rangent naturellement derrière Manuel Valls. Les images fleurissent : c’est le combat de la libre expression contre la muselière, le débat contre le verrouillage, la modernité contre l’archaïsme, l’iconoclaste contre l’ordre solférinien, les «apparatchiks», les «vieilles lunes», les «vieilles gloires», les «vieux gonzes», la «mère tape-dur», la «surveillante générale du siècle dernier», qui préfère «une lecture univoque badigeonnée de morale militante» à «la confrontation des idées et des points de vue», contre l’homme du «parler vrai», «l’impertinent», et le «trublion à la langue bien pendue». Malheureuse Aubry ! C’est peu dire que sa sommation à Valls n’a pas convaincu (au moins la presse).
Valls joue sur du velours : pour les journalistes, celui qui se démarque de son camp a forcément une prime. Pensez donc : forcé de s’exprimer à l’extérieur, c’est un bon client, il déballe, il nourrit le feuilleton, et l’alimente en confidences et en citations. D’où la fortune médiatique de Sarkozy, à l’époque où il multipliait les piques et les insolences contre le président Chirac (et celle de Copé aujourd’hui contre Sarkozy). D’où celle, plus lointaine, de Rocard à l’époque d’avant 1981, quand il croyait pouvoir disputer la candidature présidentielle à Mitterrand en jouant dans les médias de sa «modernité» contre «l’archaïsme» mitterrandien.

Ce n’est pas la seule raison du tropisme médiatique favorable à Valls. Pour conquérir les éditorialistes, il ne faut pas seulement défier son parti, il vaut mieux aussi multiplier les œillades à l’adversaire. L’éditorialiste étalon aime le responsable «non sectaire», qui «fait bouger les lignes», et rompt avec la langue de bois, en reconnaissant «qu’il y a de bonnes choses de tous les côtés». Attention toutefois à ne jamais franchir la ligne, sous peine tomber dans la catégorie des traîtres (Eric Besson).
Est-il recommandé d’être jeune ? Bien entendu. Incarner «la relève», le «renouvellement», le «changement de visages» etc., ne nuit pas. Dans la rébellion de Manuel Valls contre Martine Aubry, on rejoue le n-ième épisode de l’aventure des quadras contre les quinquas et les sexas. La même qui s’est jouée à droite, par exemple, avec les «rénovateurs» (Michel Noir, François Léotard, et quelques autres, qui s’en souvient ?) contre Chirac après la présidentielle perdue de 1988. Le quadra exprime une évidente nécessité de renouvellement biologique contre laquelle il n’est pas de réplique possible.
Toutes ces conditions étant remplies, est-il nécessaire d’avoir des idées originales ? Absolument pas. L’éditorialiste passe son temps à réclamer des idées neuves, et à traiter d’idéologue ou d’ayatollah quiconque en formule, et s’y tient. On observera que Valls l’a d’ailleurs parfaitement compris. Son débat, publié dans Libération contre son camarade de parti Aquilino Morelle, est parfaitement éloquent. Si Valls est fermement décidé à en finir avec l’étiquette dépassée du «socialisme», il déploie aussi beaucoup d’énergie à refuser de définir par quel concept il souhaite remplacer l’enseigne obsolète. Comment appeler le nouveau parti que l’on rebâtira sur les ruines de l’ancien ? «On fera peut-être appel à des agences», répond-il ingénument à Match, qui lui pose la même question. Mais on ne lui en voudra pas. C’est à son adversaire, le hiérarque, qui doit tenir stoïquement la boutique, réussir d’impossibles synthèses, et verrouiller son expression, qu’il sera reproché de n’avoir aucune idée.
Reste une question importante : dans le bouquet des atouts nécessaires à la réussite d’une rébellion médiatique, vaut-il aussi mieux pencher à droite ? Le cas Valls incite plutôt à penser que oui. «L’événement majeur, c’est l’effondrement du bloc soviétique», dit Valls dans son débat contre Morelle, montrant que son horloge s’est arrêtée devant le mur de Berlin, et n’a pas encore enregistré la crise financière de 2008. Mais un examen plus approfondi montre que le phénomène joue aussi bien pour la droite que pour la gauche. L’homme de droite qui louche vers la gauche (ou la femme, se souvenir de Simone Veil, ministre de droite auteur d’une réforme «de gauche») a autant de chance de conquérir les revues de presse que l’homme de gauche qui louche vers la droite, l’essentiel étant de converger vers le centre. En cela, le loucheur rejoint d’ailleurs l’éditorialiste qui, lui aussi, a pour souci constant de contenter le lecteur de droite, sans effaroucher la lectrice de gauche (et vice-versa), comme si tous deux étaient unis par une souterraine et puissante fraternité.
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